Catégories

Recherche avancée

Prix

24 - 53 €

Albin Mazon et son ami “Barbe”, en visite à La chartreuse de Valbonne à Saint-Paulet-de-Caisson

  • Albin Mazon et son ami “Barbe”, en visite à La chartreuse de Valbonne à Saint-Paulet-de-Caisson

En 1878

Albin Mazon et son ami “Barbe”, en visite à La chartreuse de Valbonne à Saint-Paulet-de-Caisson

 A St-Laurent de Carnols commence la montée dans les bois qui conduit à la Chartreuse de Valbonne, but de notre première journée de voyage.

Ah ! Voici enfin la forêt - la vieille forêt de Bondillon au sein de laquelle se cache le monastère. - Ce n’est pas la majestueuse forêt du Nord aux grands troncs droits et hauts comme les colonnes des cathédrales, à la voûte sombre, j’allais dire aux vitraux coloriés, que le soleil ne traverse jamais. C’est plutôt la riante forêt du Midi, où le rayon pénètre çà et là en gerbes lumineuses, égayant le feuillage et les fleurs, la forêt odorante comme un jardin où les arbres, les arbustes, les hautes herbes, la botanique toute entière, se mêlent dans le plus charmant et parfois le plus inextricable des fouillis. Ici, rien de lugu-bre et de mystérieux, mais tout parfumé, gracieux, souriant, même le vent qui soupire au lieu de siffler, même l’eau qui murmure en modestes rigoles au lieu de mugir en torrents. Quel contraste avec nos forêts de Mazan et des Chambons !

La végétation masque partout le sol, excepté le long du ruban blanc sur lequel chemine notre modeste équipage, et aux talus de la route dont le tuf sablonneux fait assez comprendre pourquoi il y a plus de taillis ici que de haute futaie.

Quand on a monté demi-heure dans cette solitude sans entendre autre chose que les bruissements qui s’élèvent de cet océan de verdure, on arrive à une sorte de col qui marque le sommet de la colline. A cet endroit, il faut quitter la route du Pont-St-Esprit pour prendre un sentier à gauche. La Chartreuse est cachée là-bas dans les arbres, mais bientôt on aperçoit ses clochetons pointus qui étincellent au soleil couchant.

Avant d’apercevoir le monastère, nous l’entendîmes parler, car c’est par la cloche qu’il se fait entendre aux campagnes environnantes, et rien n’encadre mieux ses sonneries argentines que la solitude des grands bois. Une communauté sans cloche ne se comprendrait pas ; même pour ceux qui n’en font pas partie, cette voix a quelque chose de poétique et de saisissant. Elle nous réveilla plusieurs fois pendant la nuit et, loin d’en être désagréablement affectés, nous lui savions gré de nous rappeler ainsi que nous étions pour le moment dans un monde un peu meilleur que celui que nous avions quitté le matin et où nous allions rentrer le lendemain.

La cloche est pour le paysan, comme pour le moine, une sorte d’instrument sacré. C’est à la fois la grande musique du village et la sonnette du bon Dieu. Les paysans français n’ont jamais pardonné à la Révolution d’avoir enlevé leurs cloches. C’était comme un morceau de leur langue qu’on leur avait pris. La nouvelle République a commis récemment la même bêtise en supprimant le tambour dans l’armée. Le Français aimera toujours, quoi qu’on fasse, le bruit et la gloriole ; il a besoin de la cloche et du tambour.

Avant d’arriver au monastère, nous rencontrons précisément les religieux qui reviennent de leur promenade hebdomadaire. Le prieur, un homme de haute taille, chauve, maigre, vrai type d’ascète, nous accueille de la façon la plus affable et délègue un de ses religieux pour s’occuper de nous.

Après avoir visité l’église qui est dans ce style mixte mis à la mode par les Jésuites au XVIIe siècle et les nombreuses chapelles qui y sont jointes, nous passâmes à l’ancien cloître qui montre les débuts modestes du monastère et dont le caractère architectural révèle l’époque de transition où l’ogive commençait à remplacer le plein cintre.

Au pied de l’escalier à double rampe par lequel on descend au grand cloî-tre, on remarque un magnifique sarcophage en marbre blanc, dont l’origine est ignorée, mais qui remonte probablement à l’époque mérovingienne. Le couvercle et trois côtés sont couverts de sculptures qui n’accusent peut-être pas une grande habileté dans la main de l’ouvrier, mais qui, à coup sûr, sont des plus intéressantes au point de vue archéologique. Le monogramme du Christ sur le couvercle est mis à rebours, comme si le dessin en avait été décalqué sur la pierre avant d’être travaillé par le ciseau.

Le grand cloître est un rectangle qui a cent vingt mètres de long sur soixante de large. Le corridor prend jour, par quatre-vingt-trois arcades, souvent tapissées de vignes, sur le jardin potager. Celui-ci s’arrose pour ainsi dire tout seul, au moyen d’une fontaine qui jaillit au milieu, et dont l’eau aboutit par des rigoles à tous les carrés de légumes. Le cimetière, clos d’un mur à hauteur de ceinture, est au bout du jardin. Nous y cherchons vainement la fosse toujours creusée que les touristes fantaisistes ne manquent jamais d’y voir.

Vingt-six cellules s’ouvrent sur le corridor. Chacune d’elles est composée de quatre pièces et d’un jardinet où nous apercevons des vignes contre les murs, avec quelques arbres fruitiers au milieu.

C’est là que le Chartreux passe dans l’étude, la prière ou le travail des mains, tout le temps qui n’est pas pris par les offices, auxquels les religieux assistent en commun, mais sans se parler. Ils dînent ensemble au réfectoire seulement les dimanches et jours de fêtes, mais ne peuvent causer entre eux que dans leur promenade hebdomadaire. Cette vie de recueillement et de silence fait comprendre les énormes travaux qu’ont pu mener à bonne fin les anciens moines.

La cellule des Chartreux m’a fait envie. Que de bêtises ils n’entendent pas ! Que de folies dont ils ne se doutent pas ! Que de graves questions sur lesquelles ils peuvent méditer à l’aise et que le tourbillon où nous vivons nous fait plus ou moins oublier ! Il est vrai que c’est une sorte de mort anticipée, mais qui de nous, à telle ou telle heure de sa vie, n’aurait pas voulu être mort..., sans cependant cesser d’être vivant ? Il semble que les Chartreux aient réalisé ce desideratum qui semblait impossible. Leur cellule est un refuge ouvert aux coeurs blessés, aux esprits dégoûtés ; et l’on a vu bien des gens, aussi ardents contre la religion, aussi insensés que tels ou tels de nos agitateurs modernes, aller finalement chercher, au milieu de ces pauvres moines, le repos qu’ils n’avaient trouvé nulle part ailleurs.

La communauté comprend vingt Pères et vingt-cinq Frères convers ou Frères donnés. Les Pères seuls ont leur cellule. La plupart sont prêtres et l’obligation où ils sont de dire la messe tous en même temps explique le grand nombre de chapelles disposées autour de l’église. Les Frères convers s’occupent du service de la maison et sont logés en dehors du cloître, autour de la grande cour d’entrée. C’est près de là aussi qu’est le quartier des voyageurs qui est fort convenablement aménagé.

La Chartreuse de Valbonne fut fondée environ un siècle après la mort de saint Bruno, c’est-à-dire en 1204, par Guillaume de Vénéjan, évêque d’Uzès, qui en fut le premier prieur et voulut y terminer ses jours dans la solitude. (1) Parmi les seigneurs voisins, qui furent les bienfaiteurs de l’abbaye, M. Bruguier-Roure, l’auteur d’une intéressante brochure sur cet établissement, cite la veuve de Guillaume de Baladun, Vierne, dame de Frudar, la femme légendaire dont nous avons vu le château en ruines en descendant l’Ardèche. C’est probablement de cette noble darne que venait le droit reconnu aux anciens Chartreux de Valbonne de pêcher du poisson dans l’Ardèche.

La Chartreuse de Valbonne fut détruite par les calvinistes vers 1585 et ne se releva que péniblement de ses ruines. Le grand cloître et la belle porte d’entrée du couvent avec son pavillon à toit élevé ne remontent qu’au xviie siècle. L’inauguration du grand cloître eut lieu en 1676.

La Chartreuse sombra naturellement dans le grand naufrage de 1790. On sait que l’assemblée nationale vota la suppression des ordres religieux comme conforme aux voeux de l’immense majorité des intéressés. Or, tous les Chartreux de Valbonne, appelés devant la municipalité de Saint-Paulet-de-Caisson, déclarèrent que leur désir était de continuer la vie monastique. Parmi ces religieux, se trouvaient trois Pères du diocèse de Viviers, dont les familles sont encore représentées dans notre pays : René de Besse, de Silhac ;  Antelme Maigron, de St-Alban, et Antoine Dussargue, de Joyeuse ; il y avait aussi trois Frères du diocèse de Viviers. Il est probable qu’on envoyait à Valbonne les religieux de l’abbaye de Bonnefoy, dont la santé ne pouvait supporter le rude climat du Mezenc.

Les biens de la Chartreuse de Valbonne avaient été donnés aux hospices du Pont-St-Esprit. Ils furent vendus aux enchères en 1836 et rachetés par les Chartreux au prix de 65,300 fr. La Chartreuse de Valbonne ne possède que fort peu de terrain autour du monastère ; la forêt de Bondillon appartient à 1’Etat.

Barbe fut très convenable pendant toute la durée de notre court séjour chez les Chartreux. Il convint que les moines avaient du bon, que ceux de la Grande Chartreuse fabriquaient une excellente liqueur, et qu’en somme on n’avait jamais entendu dire qu’aucun d’eux eût fait du mal à personne. Il trouva délicieux le diner que nous servit le frère hôtelier, dîner composé de thon mariné, omelette, pommes de terre frites, salade, fromage et fruits ; la viande est absolument exclue de l’intérieur du couvent. Le lendemain à déjeuner, on nous servit un plat de tomates farcies, et Barbe le trouva si bon, qu’il en demanda la recette pour son ménage. Au dessert, le prieur nous envoya un magnifique raisin cueilli dans son jardin. Je crois que cette gracieuseté toucha Barbe, car il m’avoua alors spontanément qu’on avait eu réellement tort d’inquiéter ces bons religieux et que, pour sa part, il n’avait jamais approuvé ces taquineries, surtout en ce qui concerne les Trappistes et les Chartreux.

Je lui répondis un peu ironiquement qu’au fond, cette haine de certaines gens contre les religieux était, sinon bien juste, du moins assez concevable. Il est évident que les déclassés et les débauchés, les bavards et les imbéciles ne peuvent voir que d’un mauvais oeil des gens qui mènent une vie régulière, qui parlent peu, réfléchissent, n’inquiètent personne et même rendent aux pauvres gens tous les petits services en leur pouvoir. Que les moines le veuillent ou non, il est certain que leur vie est une satire vivante de certains laïques. Il est donc naturel, ami Barbe, que votre parti - ou si vous voulez, la queue de votre parti - cherche à empêcher qu’on puisse continuer de faire cette comparaison.

Un petit avis, placardé dans la salle à manger, prévient les voyageurs que les Chartreux, regrettant de ne pouvoir, comme autrefois, donner gratuitement l’hospitalité aux voyageurs, ont fixé le tarif quotidien pour chacun d’eux à 4 fr. 50 en hiver et à 4 fr. en été.

- Ah ! dit notre ami Barbe, si tous les hôteliers étaient aussi raisonnables !

Ce qu’il admira le plus au monastère, c’est l’extrême propreté qui y règne partout.

- On voit bien, dit-il au frère hôtelier, que vous ne plaignez pas vos peines.

- C’est toujours comme cela, répliqua simplement le Chartreux, quand on travaille pour le bon Dieu !

 

NOTE

 

1 - Une charte de Raymond de Falgar, évêque de Viviers, du 2 avril 1292, accorde aux Chartreux de Valbonne une exemption de tout impôt de passage et de péage sur tout le territoire du diocèse de Viviers.

Sur la Chartreuse de Valbonne, voir : Bruguier-Roure, La Chartreuse de Valbonne, Tours, s. d. Très bon ouvrage. Les religieux chassés en 1903, les bâtiments furent assez bien conservés, au point qu’en 1925 ils devinrent une maison de repos pour les lépreux ; même destination encore aujourd’hui.

COMMENTAIRES

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

S'abonner en ligne Moyens de paiement Visa Mastercard Découvrir Devis en ligne gratuit Moyens de paiement Visa Mastercard Découvrir
Remonter