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Le souper de Beaucaire

Le souper de Beaucaire

 

C’est le titre d’une brochure célèbre que Bonaparte écrivit quand il avait vingt-quatre ans. Elle est intéressante, et l’histoire en est curieuse.

 

A la fin de juin 1793, Bonaparte, capitaine au 4e d’artillerie, se rendit à Nice, où cinq compagnies de son régiment tenaient garnison ; il était attaché au service des batteries de côtes lorsqu’il reçut la mission de se rendre à Avignon pour y organiser des convois de poudre destinés à l’armée d’Italie. Il partit.

Aux environs d’Avignon, au Pontet, il trouva l’armée du général Carteaux, envoyée par la Convention pour réduire la révolte des fédéralistes du Midi. C’était dans les derniers jours du mois de juillet. Le 26 de ce mois, Carteaux s’emparait d’Avignon après un siège qui ne fut guère qu’un simulacre. Bonaparte prit-il part lui-même à ce siège en organisant une batterie sur les hauteurs de Villeuneuve-lez-Avignon et en pointant lui-même deux pièces ? On l’a dit, mais des historiens, entre autres M. Frédéric Masson, contestent formellement ce fait. Ce qui est sûr, c’est que le général Carteaux ayant envoyé deux détachements occuper Tarascon et Beaucaire, Bonaparte fut mis à la tête du dernier. Il arriva à Beaucaire le 29 juillet. C’était le dernier ou l’avant-dernier jour de la foire.

En dépit des évènements terribles de cette année, qui se firent sentir à Beaucaire comme ailleurs, en dépit de la révolte fédéraliste qui mettait la Provence en guerre avec la convention, en dépit de la guerre extérieure que la France avait à soutenir sur toutes ses frontières, la célèbre foire de Beaucaire ne s’en était pas moins tenue en 93, comme d’habitude : elle eut un visiteur de marque dans la personne du jeune Bonaparte.

Le futur empereur, dont on ne pouvait en ce moment deviner l’étonnante destinée, et qui n’était qu’un pau-vre petit capitaine, maigre, mal habillé, fut logé chez « l’apothicaire et chimiste », autrement dit pharmacien Jean Reynaudin, dont la boutique se trouvait dans la rue Haute, aujourd’hui rue de la République ; la maison porte actuellement le n° 3 de cette rue. La pharmacie a disparu depuis environ 1860.

Le soir de son arrivée, Bonaparte se présenta pour dîner à l’hôtel de Cheval Blanc, qui était tenu par Gerbaud. Cet hôtel avait deux entrées, la principale dans la rue des Prisons, l’autre dans la rue de l’Ange, ainsi appelée par corruption du nom véritable qui était l’Anjou et de devenue depuis rue des Bains.

Comme il y avait foule à cause de la foire, il obtint à grand’peine de manger dans la cuisine. A table, il se trouva avec quatre négociants : un de Nîmes, un de Montpellier et deux de Marseille. Revenu quelques jours après à Avignon, où il fut logé chez le citoyen Bouchet, rue de la Calade, actuellement rue Joseph-Vernet (et où il fit soixante francs de dettes au café Suisse, qui était tenu par le grand-père de Mme Worms-Baretta) il eut l’idée d’utiliser les loisirs que lui faisait une fièvre paludéenne dont il souffrait pour rédiger la conversation de Beaucaire.

Quand il eut achevé son récit, il porta son œuvre à Sabin Tournal, un libraire qui rédigeait et publiait un journal, le Courrier d’Avignon, et la fit éditer à ses frais. Ce fut une brochure de 16 pages, composée avec les caractères et le papier du Courrier d’Avignon, qui parut sous ce titre un peu long : Souper de Beaucaire ou dialogue entre un militaire de l’armée de Carteaux, un Marseillais, un nîmois et un fabricant de Montpellier, sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l’arrivée des Marseillais.

Bientôt après, Robespierre le jeune qui se trouvait à Aix comme représentant de la Convention et qui était lié d’amitié avec Bonaparte, fit publier une deuxième édition de la brochure, aux frais de la nation, par les presses de l’armée. C’était un imprimeur de Valence, Marc Aurel, qui suivait l’armée de la Convention avec une imprimerie ambulante. Ce Marc Aurel dut s’établir par la suite à Avignon, puisqu’on a, datée du 4 germinal an VII (24 mars 1799), une lettre de Louis Bonaparte demandant des exemplaires de la brochure au citoyen Marc Aurel, imprimeur-libraire à Avignon. Cette deuxième édition porte simplement pour titre : Le Souper de Beaucaire. Naturellement, les deux premières éditions sont devenues introuvables, mais cette œuvre de jeunesse de Bonaparte a été reproduite depuis dans un certain nombre d’ouvrages.

On peut dire cependant que si elle est célèbre, elle l’est surtout de nom : les personnes qui l’ont lue ne sont pas très nombreuses.

En lui donnant cette forme dialoguée, Bonaparte a été certainement inspiré par les dialogues de Platon, qu’il avait lus dans la traduction de l’abbé Grou. Le titre même, le Souper, fait penser au Banquet. Si bien que certains critiques se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’un souper imaginaire.

Il est bien naturel cependant que Bonaparte ait rencontré à sa table des négociants, venus pour la foire, qu’il ait causé avec eux et que la conversation ait roulé sur les affaires du jour. Mais il est  bien évident que cette conversation, il l’a arrangée. C’était une brochure de propagande qu’il écrivait contre les fédéralistes et en faveur de la Convention, et c’est à ce titre d’ailleurs qu’il la signala à Robespierre le jeune et que ce dernier la fit éditer par les presses de l’armée. La conversation est si bien arrangée que souvent on a l’impression que les interlocuteurs de Bonaparte ne sont que des comparses, soit qu’il se fasse poser par eux les questions auxquelles il veut répondre, soit qu’il se décharge sur eux du soin de donner certaines explications et d’exposer certaines idées.

C’est Bonaparte - qui est appelé le Militaire - qui a dans l’entretien le rôle principal : il en est le centre, le dirige, il conclut.

Deux parties bien nettes dans la conversation : l’une militaire, l’autre politique.

C’est le Nîmois qui l’amorce en demandant à Bonaparte où en est la situation de l’armée marseillaise et de l’armée de la Convention. Puis, tant qu’il sera question de la situation militaire, le Nîmois se taira, et le Montpelliérain ne parlera pas. Bonaparte n’aura comme interlocuteur que le Marseillais, qui discute et qui croit encore aux chances de l’armée fédéraliste. Bonaparte lui démontre qu’il se trompe et lui expose les raisons qui doivent assurer la défaite des fédéralistes.

Dans la partie politique, tout le monde parle : le Marseillais, pour exposer les idées des Provençaux ; Bonaparte, pour faire le procès des fédéralistes ; le Nîmois et le Montpelliérain, pour accabler le Marseillais de violents reproches.

Tout ce dialogue à quatre est très bien conduit et très vivant. Nodier l’a mis en action dans son banquet des Girondins. Mais le principal intérêt de cet écrit  est de nous montrer la maturité d’esprit de Bonaparte à 24 ans, de nous faire connaître ses idées politiques à cette période de sa vie, et de laisser même deviner ça et là le futur stratège qui était en lui.

L’exposé de la situation militaire et des raisons qui font la force et la faiblesse de l’une et l’autre armées en présence est lumineux. ça et là, des remarques qui sont déjà la manière de… Napoléon :

- « il n’appartient qu’à de vieilles troupes de résister aux incertitudes d’un siège.

- « Celui qui reste derrière ses retranchements est battu. »

- « Comme si une armée qui protège une ville était maîtresse du point d’attaque ! ». Et d’autres.

La partie politique est aussi remarquable. Avec une loyauté parfaite et une clarté qui ne laisse rien à désirer, Bonaparte, par l’intermédiaire du Marseillais, traduit de la façon la plus exacte l’état d’esprit des fédéralistes provençaux, tel qu’il était à ce moment précis.

Plus tard, le mouvement changera de caractère, mais, à cette date de juillet 93, il est vrai, comme le dit le Marseillais, que les fédéralistes ne combattaient pas la République, qu’ils ne voulaient pas attenter à l’unité française : protestant contre le coup d’Etat populaire parisien des 31 mai et 2 juin, ils voulaient rendre son indépendance à la Convention opprimée par la faction terroriste.

Exposant à son tour sa propre pensée, Bonaparte blâme avec force la révolte des Provençaux : elle compromet, quoi qu’ils en disent, l’unité de la République elle-même ; elle favorise les entreprises de l’ennemi extérieur en distrayant une partie des armées qui doivent défendre nos frontières ; la menace ridicule des plus exaltés de faire appel à l’étranger, aux Espagnols, soulèvera « une indignation générale dans la répu-blique ».

Très républicain, Bonaparte est pour la Convention, dont il ne discute pas d’ailleurs l’œuvre politique ; il ne voit en elle que le gouvernement établi ; il la confond avec la France ; on doit respect et obéissance à la Constitution, et il juge sévèrement ceux qui se dressent contre elle, tels les Girondins, qui autrefois dit-il, avaient bien mérité du pays, mais dont « le sang qu’ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu’ils avaient rendu ».

On ne peut, sans doute, en lisant ces déclarations, s’empêcher de penser qu’un jour viendra, qui n’est pas très loin, un certain 18 Brumaire, où Bonaparte se montrera moins respectueux des pouvoirs établis… mais ceci, comme dit Kipling, c’est une autre histoire...

Jules Véran

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