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LA GUERRE DE CENT ANS DANS LES CÉVENNES - Partie : 1/2

LA GUERRE DE CENT ANS DANS LES CÉVENNES - Partie : 1/2 

« Grandes compagnies »

« Routiers »

« Ecorcheurs »

 

Par Thierry Ribaldone

 

En 1364, le roi de France Jean II le Bon meurt à Londres, où il est retenu prisonnier par Edouard III d’Angleterre, après avoir été vaincu à la bataille de Poitiers, le 19 septembre 1356.

Lui succède Charles V qui, en accord avec le pape Urbain V, décide d’en finir avec les Grandes Compagnies, dont les courses ont commencé à ravager le pays dès leur licenciement de l’ost royal, puis se sont intensifiées à la suite du traité de Brétigny (8 mai 1360) et de sa ratification par la paix de Calais (24 octobre). “ils jetèrent les yeux pour les conduire en Espagne, sur Bertrand du Guesclin, chevalier Breton, qui s’étoit acquis une grande réputation de valeur. Le futur connétable ayant rassemblé toutes ces troupes, qu’on fait monter à trente mille combattans, s’avança vers Avignon, et arriva à Ville-neuve, où le pape Urbain V, lui fit compter deux cens mille francs or (...). Bertrand continua sa route par le bas-Languedoc ; et étant arrivé à Montpellier le 20 de Novembre de l’an 1365, il séjourna dans cette ville jusqu’au 3 de Décembre. Il alla ensuite à Toulouse, d’où il amena avec lui pour la guerre d’Espagne, quatre cens des principaux habitans, parmi lesquels y en avoit plusieurs d’une ancienne noblesse. (...) Enfin toutes ces troupes se rassemblèrent dans le Roussillon, et arrivèrent à Barcelone, où le roi d’Aragon les reçut le premier de l’an 1366.” *

 

Sans foi ni loi

Après l’échec des grandes batailles rangées telles que Crécy et Poitiers, où la chevalerie et l’infanterie françaises furent taillées en pièces par les volontaires soldés de l’armée anglaise, Charles V décide de réorganiser ses troupes selon le modèle ennemi, dont l’efficacité avait déjà partiellement inspiré ses prédécesseurs Philippe VI et Jean le Bon. Ainsi naît la retenue, qui consiste à envoyer des capitaines recruter des hommes d’armes par contrat, lequel leur attribue une solde et un temps de service limité. Ces combattants, principalement des cadets de noblesse, mais aussi des marginaux, des semi-brigands, des clercs défroqués, sont organisés en routes ou compagnies d’une centaine de soldats chacune, dont la capacité à servir le roi est régulièrement contrôlée par des montres, où hommes et armes sont inspectés par les plus hautes autorités de l’armée. Parmi eux, opère Bertrand du Guesclin, chevalier breton originaire de Broons, près de Dinan, engagé aux côtés de Charles de Blois, soutenu par le roi de France, lors de la guerre de Succession de Bretagne (1341-1365). Mais, rapporte le chroniqueur Jean Froissait : “Quand la paix fut faite entre les deux rois, on convint que, de toutes manières, de gens d’armes et de compagnies videraient les forteresses et les châteaux qu’ils tenaient. Alors s’assemblèrent toutes sortes de pauvres compagnons qui avaient appris le métier des armes ; et plusieurs capitaines tinrent conseil entre eux et dirent que si les rois avaient fait la paix ensemble, il leur fallait cependant vivre.” (1)

Congédiées du jour au lendemain et privées de leur solde, abandonnées à leur sort sans la moindre ressource, avec pour seule aptitude celle de faire la guerre, ces compagnies entreprennent alors de la poursuivre pour leur propre compte dans les régions qui avaient été relativement épargnées par le conflit. Ce qui ne les empêche nullement de répondre à l’appel du roi, lorsque celui-ci manque de troupes, à condition que ce soit contre espèces sonnantes et trébuchantes. Ne respectant aucune des lois de la société, elles vivent sur le pays, pillant les villages, razziant les troupeaux, violant et tuant, répandant la terreur partout là où elles passent. Rien ne trouve grâce à leurs yeux, y compris les églises et les monastères, dont les richesses attisent tout particulièrement leur convoitise. Préférant la surprise et la traîtrise au combat frontal, elles unissent souvent des bandes disjointes pour s’emparer d’une place forte ou d’une ville, l’occuper, puis la rétrocéder à leur propriétaire en échange d’une forte rançon. Face à ces mercenaires prêts à tout pour accroître leur butin, les armées royales piétinent, ayant parfois affaire à des routes de plusieurs milliers d’hommes, habilement manoeuvrées par des chefs expérimentés - souvent d’anciens capitaines - qui savent tourner à leur avantage les stratégies mises en place contre eux. Chaque chef dirige sa compagnie par l’intermédiaire d’un conseil de caporales dont la tâche consiste à répartir le butin entre les hommes, tout en assurant une discipline de fer au cours du combat. Après quoi, ils ont toute liberté de satisfaire leurs instincts les plus bas avec les vaincus et leurs biens. Le plus souvent apatrides, ils viennent de toute l’Europe, en particulier de Flandre, d’Allemagne, de Gascogne, d’Italie, de Bretagne ou d’Espagne. Les premières bandes atteignent le Languedoc dès 1357, quelques mois seulement après le désastre de Poitiers.

 

Des chefs hauts en couleur

S’ils agissent en petites bandes dispersées sur tout le territoire convoité, les routiers sont surtout redoutables lorsque celles-ci sont rassemblées sous le commandement d’un chef, un homme dont l’autorité et l’ascendant sur des troupes parfois innombrables contraignent le roi et le pape de mobiliser les plus grands seigneurs du royaume pour les réduire. Ex-officiers des années royales ou simples manants profitant du désor-dre engendré par la guerre pour tirer leur épingle du jeu, leur réputation et leur habileté leur permettent toutes les audaces. Ainsi ce Jean Guthi ou Gouge, originaire de la ville de Sens, “qui eut la témérité de se dire roi de France, d’assurer que le royaume lui appartenoit, et d’établir en cette qualité pour son lieutenant, Jean de Vernay chevalier Anglois” *, ou bien cet autre, l’un de ceux qui avaient investi Pont Saint-Esprit en 1360, “lequel se faisoit communément nommer, ami de Dieu et ennemi de tout le monde” *. Citons encore Pacimboure, “insigne brigand”, contre qui le roi dut envoyer rien moins qu’Arnoul d’Audrehem, lieutenant-général en Languedoc et maréchal de France, pour le déloger du château de Saignes en Gévaudan dont il venait de s’emparer. Et ce Bertaquin qui, “à la tête de quatre-vingt glaives”, assaille le faubourg des Frères Prêcheurs à Montpellier, où il fait plusieurs prisonniers, avant de se diriger vers Aniane. “Le sénéchal de Beaucaire et le gouverneur de Montpellier le poursuivirent avec les milices du païs jusqu’à Mont-Arnaud : mais étant avertis de leur marche, il s’échappa de leurs mains” *.

Un autre capitaine de routiers, Lois Robant, “après avoir fait prisonniers le 6 de Mars de cette année (1363) auprès de Montpellier, les ambassadeurs que le roi de Castille envoyoit au pape se saisit le 29 de Juillet suivant du lieu d’Alignan auprès de Béziers, qu’il abandonna le 4 de Novembre, moyennant dix mille florins” *. En 1364, il fait la course dans le pays de Nîmes jusqu’au Vigan, dont il incendie tout un quartier et rançonne les habitants, puis remonte vers Sumène, où il pille le château de Galon. Rejointe par le sénéchal de Beaucaire, aidé des milices de la viguerie de Nîmes, la bande est rejetée au-delà de Meyrueis. Loïs Robant sera finalement capturé le 1er mai 1365 près d’Annonay, par une coalition de seigneurs du Velay, “qui l’attaquèrent, taillèrent sa troupe en pièces, et l’emmenèrent prisonnier. (...) Ce capitaine de bandits fut ensuite conduit à Villeneuve d’Avignon, où on lui coupa la tête, et son corps fut mis en quatre quartiers” *.

Le 26 décembre 1363, venant du Gévaudan, Bertucat d’Albret pille le village et le château de Durfort, incendie Ners et tente d’investir Moussac, avant de rançonner Aigremont début 1364 et d’arriver de nuit sous les murailles de Lézan, dont il s’empare le 23 janvier. Surpris par la présence des troupes d’Arnoul d’Audrehem, il n’ose s’attaquer à Alès et s’enfuit devant l’officier royal qui le poursuit jusqu’aux abords de Sumène, où la bande se disperse dans la nature. Pour se défendre, villes et villages réparent (Le Vigan) ou construisent (Laroque) des murailles et font sentinelles (Le Vigan, Sauve, Sumène) afin de renseigner Nîmes sur les mouvements des compagnies.

 

Séguin de Badefol,

“le roi des compagnies”

Parmi les chefs routiers du XIVe siècle qui opèrent en Cévennes, le plus célèbre est probablement Séguin de Gontaut, seigneur de Badefol en Périgord, dont les ruines du château dominent le cours de la Dordogne. Né peu après 1305 de Pierre de Gontaut et de Marguerite de Born, il commence sa carrière militaire en Guyenne où, de 1336 à 1339, il sert contre les Anglais, sous les ordres de Pierre de Marmande, sénéchal de Périgord. En 1340, il passe au parti adverse, puis revient à la Couronne de France en 1342 pour guerroyer à nouveau en Guyenne au côté du comte Jean d’Armagnac jusqu’en 1355. Un an plus tard, on le retrouve à la bataille de Poitiers, sous la bannière du prince Edouard de Galles, dit le “le Prince Noir”, fils d’Edouard III d’Angleterre, qui y combat et capture le roi Jean le Bon. Licencié à la suite de cette victoire, il choisit de ne pas rentrer à Badefol et reste à la tête de sa compagnie, qu’il surnommait “La Margot” en hommage à son épouse, pour continuer la guerre à son profit. Celle-ci l’entraîne vers la vallée de la Saône, où il attaque Beaujeu, puis Saint-Symphorien-sur-Coise, en mai 1360. Accompagnés de bandes anglaises, La Margot et son chef prennent alors le chemin d’Avignon, attirés par les richesses de la cour papale, alors établie dans le Comtat Venaissin. C’est à la tête d’une “compagnie d’Anglois et de Faux François” que, cet “an LX, la nuog (nuit) dels Innocens”, il investit la ville de Pont Saint-Esprit, puis celle de Codolet, où ses troupes “firent de grands ravages”.

 

Au début de l’année suivante, ayant laissé les bandes anglaises au bord du Rhône, Séguin s’empare du village de Châteauneuf, près du Monastier, au sud-est du Puy, et ne le restitue qu’en échange d’une forte somme d’argent, qu’est venu lui apporter, au nom du roi, le connétable Robert de Fiennes. Après quoi, il attaque et prend la ville de Brioude, “où il se fortifia, et d’où il fit des courses dans tous les environs, jusqu’au Puy” *, et au printemps, à la tête de 3 000 routiers, il met à rançon la ville d’Aniane, au diocèse de Maguelone, siège d’une importante abbaye fondée au VIIIe siècle par Saint-Benoît d’Aniane, avant de s’assurer de Gignac, “dont il brûla une partie des faubourgs”. De là, il va dans le diocèse d’Agde, où il enlève plusieurs villes, puis assaille Frontignan par surprise, le 13 avril. “II perdit deux cens hommes à la prise de cette place, et ceux de la ville eurent trente hommes de tués. (...) Le connétable de Fiennes (...) se mit aussitôt en campagne (...) pour chasser les routiers de cette place : ceux-ci avertis de sa marche, se retirèrent au Vigan dans les Cévennes. Le connétable les poursuivit ; et les milices de Montpellier ayant atteint une troupe de ces brigands, qui s’étoit arrêtée dans la plaine de Ganges, elles étoient sur le point de les combattre, lorsque le connétable le leur défendit, de crainte de surprise. Les routiers furent ainsi dissipés (...)” *.

Un peu plus tard, associé à d’autres, le roi des compagnies pénètre en Albigeois, marche vers Narbonne, Perpignan, s’aventure dans les diocèses de Carcassonne et de Toulouse, attaque et incendie Montolieu, s’empare de Saint-Papoul, Villepinte “et plusieurs autres lieux ouverts ; n’osant attaquer les places fortes”. En octobre, on le retrouve devant les murs de Millau.

 

Remontant ensuite vers le Forez, il investit Rive-de-Gier et entre dans Brignais, qu’il met aussitôt en défense. Le 6 avril 1362, les 12 000 soldats hâtivement rassemblés par Jacques de Bourbon donnent l’assaut, mais la détermination des routiers l’emporte et c’est la débandade dans l’armée royale. Tandis que le Petit Meschin entraîne sa bande de pillards vers d’autres cités du Forez, Séguin fait route vers le Roussillon, qu’il atteint au mois de mai, puis vers le Tarn, où il arrive au début de l’année 1363. Le 13 septembre (2), il est de nouveau à Brioude, où il installe ses quartiers d’hiver. Il ne quittera la ville que le 21 mai 1364, après un traité signé à Clermont et à l‘issue duquel, sous la médiation d’Arnaud Amanien, seigneur d’Albret, il obtient une importante rançon. Marché qu’il réitère quelques mois plus tard sous les remparts du Puy, menaçant les bourgeois de la ville, ses “débiteurs”, d’y lancer les 15 000 hommes qu’il a concentrés dans ce but. Cela, à la suite du raid mené par ses troupes dans le canton de Loudes, le 26 août précédant.

Les derniers faits d’armes de “Messire Seguin” le ramènent vers Lyon, que tient fermement le maréchal d’Audrehem. N’osant pas attaquer la ville, il s’empare de Savigny le 24 octobre, et d’Anse, propriété des chanoines de Lyon, le 1er novembre. Insensible aux bulles papales par lesquelles Urbain V l’enjoint d’abandonner Anse, indifférent à l’excommunication dont il le frappe et à la croisade qu’il prêche contre lui (janvier 1365), il “promit de sortir du lieu d’Anse près de Lyon, moyennant quarante-huit mille florins, payables, scavoir : vingt-cinq mille par le Lyonnois, et le Mâconnois, et quinze mille par les trois sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire” *.

Satisfait, il abandonne Anse le 13 septembre et repart vers le sud-ouest. Charles V ayant signé un traité avec Henri de Trastamare, compétiteur de son frère Pierre le Cruel, roi de Castille, pour emmener les compagnies au-delà des Pyrénées, et Du Guesclin, choisi pour les conduire, “étant convenu de leur faire compter une somme considérable, que le pape et le roi leur offroient pour sortir du royaume” *, Séguin accepte de suivre le Breton en Espagne. Il mourra empoisonné à Salses, le 4 décembre 1365.

Après avoir été conduites en Espagne, où elles participent avec succès à la dépose de Pierre le Cruel, les compagnies se retrouvent à nouveau sur le carreau et nombre d’entre elles repassent alors les Pyrénées pour reprendre leurs exactions. Ainsi celles du Limousin et de Perrin de Savoye qui, campant dans la région de Montpellier en 1367, “étoient entrés dans la province, où ils causoient des maux infinis, contre la promesse qu’ils avoient faite de ne plus rentrer dans le royaume, et dans le Languedoc” *. Ou celles de Bernard de La Salle, noble de la région d’Agen, que Froissart qualifie de “fort et subtil escaladeur de murailles” et dont les nombreuses exactions endeuillent la région de Nîmes en 1371.

Six ans plus tard, c’est un autre aristocrate, le bâtard de Landorre, et plusieurs autres chefs qui, “après s’ê-tre étendus dans les Cévennes, aux environs de la montagne de Lesperon (L’Espérou), où ils dérobent troupeaux et marchandises, faisoient des courses jusqu’au Vigan, à Sommières, S. George, la Vérune, Gigean, Loupian, etc...” *, capturant et tuant des chevaliers cévenols engagés contre eux près du lieu de Montauban.

En 1380, Gaston Phoebus, comte de Foix et lieutenant du roi en Languedoc, malgré ses succès contre les brigands, ne peut empêcher que “Benoît Chapparel, les bâtards d’Armagnac et de Landorre, Bertucat d’Albret, et plusieurs autres chefs des compagnies, ne s’emparassent au mois de septembre de cette année, des châteaux de Lunel, Cabrières, Florensac, et de quelques autres de la viguerie de Béziers” *.

 

Avec les règnes de Charles VI et surtout de Charles VII, la lutte contre les bandes armées s’intensifie. Leur férocité sans doute aussi, car au terme routiers s’adjoint désormais celui “d’écorcheurs”.

En 1427, sous la conduite de Jean Raolet, ils saccagent à nouveau la région entre Nîmes et Alès, d’où ils sont délogés à grand peine.

En décembre 1432, Jean Valette cantonne à son tour ses soudards dans le pays, immobilisés par un hiver particulièrement rude. Au printemps, courant les Cévennes, ils pillent Le Caylar, Meyrueis, Le Vigan, Ganges, avant de se replier sur le Gévaudan en 1434, d’où ils écument le Rouergue et le Bas-Languedoc.

A la fin de l’année 1439, ce sont les bandes du bâtard de Béarn ou de Foix et de l’Espagnol Salazar qui dévastent le Lauragais. Désireux de frapper un grand coup, Charles VII convoque les milices de la province à Nîmes le 5 janvier 1440, et les enjoint de faire en sorte “que eulx ni leurs gens ne entrassent en nostredit païs de Languedoc, pour y séjourner, voire davantage, piller, rober, ne faire tels ne autres semblables maux que routiers et leurs complices sont accoustumés de faire (...)” * Le 10 mars suivant, par lettres datées de Saint-Maixent en Poitou, le souverain engage officiellement le bâtard de Béarn et le capitaine Salazar pour combattre une ligne “que quelques princes du sang (dont le dauphin, futur Louis XI) et divers seigneurs avoient formée contre lui” *. Nécessité faisant loi, on ne regarde pas qui l’on enrôle, ce qu’illustre parfaitement Rodrigo de Villandrando, comte de Ribadeo, dont le fracas des “prouesses” résonne encore au creux des vallées cévenoles.

 

Rodrigo de Villandrando, “fameux chef de corsaires”

Originaire de Valladolid en Castille, Rodrigo de Villandrando (v 1385 - v 1455) semble se manifester pour la première fois en 1428, alors qu’Henri de Ribes, dit “le Bâtard d’Armagnac”, plus ou moins à la botte des Anglais, refuse de restituer diverses places de la sénéchaussée de Toulouse, “sous prétexte qu’on ne lui avoit pas encore la somme de trois mille écus d’or, sur celle qui lui avoit été promise pour l’évacuation de la ville de Lautrec” *.

Le suzerain des lieux, Jacques de Bourbon, comte de La Marche, embauche alors son rival, Villandrando, “qui s’étoit mis au service du roi” et qui capture bientôt de Ribes. S’estimant mal payé pour le service rendu, le Castillan rassemble une armée qu’il établit entre le mont Lozère et la chaîne du Vivarais, et la lance sur le Gévaudan et le Velay, où elle “commit partout une infinité de désordres” en juin et juillet 1430. Devant la menace, le Languedoc répare ou renforce ses fortifications (Sumène).

En 1432, Villandrando est signalé aux abords de Ganges. Après un premier refus, Bertrand de Pierre, seigneur de la ville, obtient des syndics de l’université de la cité l’argent nécessaire pour la réfection de l’enceinte urbaine, des portes, des tours et des fossés. Le chef écorcheur poursuit sa route vers Sumène, où il met le bourg et le château de Galon à sac, avant de les incendier.

Les courses continuent de plus belle l’année d’après, obligeant le comte Mathieu de Foix, capitaine général de Languedoc, à “assembler de nouveau un corps de gens-d’armes et de trait pour le combattre (...)” *. A cet effet, il convoque les états de la province à Villeneuve d’Avignon et obtient de l’assemblée “la somme de soixante-dix mille moutons d’or (3) payable en trois termes” *.

En mars 1433, Rodrigo est repéré près d’Alès. On ferme les portes, on mure les fenêtres des maisons adossées aux remparts et on élève hâtivement des ouvrages de terre devant eux, aux points les plus vulnérables. La ville, riche de 13 couleuvrines et de toutes les munitions nécessaires, attend l’assaut. Mais en avril, recruté par le concile de Bâle qui le nomme généralissime de ses troupes, il prend la route du Comtat Venaissin, où il dirige vainement une contre-attaque pour aider à la défense d’Avignon, menacée par le comte de Foix. A peine remercié, il part ravager le Rouergue et le Limousin, rançonner Millau et Ussel, puis désoler à nouveau le Velay en décembre 1434, à la tête de huit cents hommes. En octobre 1436, “ce fameux chef de routiers ou de corsaires”, secondé par le bâtard de Bourbon dont il a épousé la demi-soeur Marguerite, fait irruption dans l’Albigeois et campe devant Albi, “d’où il étendoit ses courses dans tous les pals voisins”. Les Etats de Languedoc se réunissent aussitôt à Béziers, sous l’autorité de l’évêque de Laon, général des finances dans la province, qui leur propose 700 écus d’or pour quitter la province et n’y plus revenir. Quand Rodrigo et son beau-frère étaient entrés en Albigeois à la tête de 7 000 hommes et cela, “à la prière de Robert évêque de Chartres, de la maison des dauphins d’Auvergne, qui disputoit l’évêché d’Albi à Bernard de Casilhac” *, ils venaient tout juste de quitter l’armée que le roi avait dépêchée au secours de Charles 1er, duc de Bourbon, en lutte contre le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Ils avaient alors parcouru le Gévaudan et “les états du païs furent obligés de leur donner une somme pour le racheter du pillage (...)” *. La même année, Rodrigo fait une incursion dans le diocèse de Carcassonne, désole plusieurs villages où il “fit divers prisonniers et emmena une grande quantité de bétail” *.

 

En avril 1438, à Béziers, afin qu’elle ne pille pas la région, les trois Etats de Languedoc accordent, sur la demande de Charles VII, 108 000 livres tournois à l’armée qu’il avait envoyée en Guyenne contre les Anglais sous les ordres des deux capitaines routiers et de Pothon de Xaintrailles, ex-compagnon de Jeanne d’Arc et futur maréchal de France (4), et “ordonna à tous les capitaines de gens-d’armes et de trait qui étoient entrés dans la province, et qui la désoloient, d’en sortir incessamment. Quelques-uns de ces capitaines obéirent ; mais les autres demeurèrent dans le païs malgré ces ordres, et en particulier les routiers de la compagnie de Rodigo de Villandraut, qui occupoient divers châteaux en Albigeois (...)” *. La somme dut être jugée insuffisante par Rodrigo et le bâtard car en 1439, tous deux “étoient entrés dans la sénéchaussée de Toulouse (...) et y causoient des maux infinis ; ensorte qu’ils tenoient la ville de Toulouse comme bloquée, et empêchoient qu’on n’y portât ni vivres ni marchandises” *. Le dauphin Louis, alors présent sur place, convient avec eux d’un traité, par lequel ils “promirent de se retirer en effet du païs, moyennant la somme de deux mille écus d’or, que la ville de Toulouse et le reste de la sénéchaussée donnèrent au premier, et celle de mille écus d’or au second” *.

Avant de quitter définitivement la France, Villandrando revend plusieurs places qu’il occupait dans le comté de Comminges, “partie à Matthieu de Foix et partie au comte d’Armagnac, qui se disputoient ce comté” *. Cet ultime exploit accompli, il repasse les Pyrénées sur la demande de Jean II, roi de Castille et de Leon, qui doit faire face à une énième révolte de ses barons, et sauve le monarque à Tolède. Rodrigo de Villandrando, comte de Ribadeo, est désormais un grand seigneur et un héros.

 

A suivre...

 

* Citations extraites de Dom C. de Vic et Dom J Vaissete, Histoire générale de Languedoc, rééd. de C. Lacour, Editeur, Nîmes 1993-1994, tomes 7 et 8.

  

NOTES 

(1) J. Froissart, Chroniques, Ed. Diverres, 1953. 

(2) Bon sang ne saurait mentir : le 19 août Antoine de Badefol, son propre fils, prend par escalade le château de Balsièges, dans le diocèse de Mende. 

(3) Monnaie royale contenant 4,706 grammes d’or et portant, côté face, l’agneau de Dieu. 

(4) T. Ribaldone, Châteaux et guerriers de la France au Moyen Age, tome III : Grandes figures de la chevalerie et chevaliers brigands, Editions Publitotal, Strasbourg 1981, pp. 180-184.

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