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Un alchimiste : le distillateur d'huile de cade

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Un alchimiste :

le distillateur d'huile de cade

Au pied du Pic Saint-Loup et du causse de Pompignan, le petit village de Claret, à la frontière du Gard et de l'Hérault abrite une industrie unique en Europe : la production d'huile de cade par distillation « per ascensum » du genévrier oxycèdre.

Cette petite industrie locale, favorisée par la distribution méditerranéenne de l'arbuste, n'a qu'un représentant : Raymond Boissier.

Il se trouve à la tête d'une entreprise dont il est le seul salarié, ce qui résout d'autant les conflits sociaux.

Village appuyé aux contreforts d'un causse aride, Claret a toutes les apparences d'une petite oasis. Chaque maison a son jardin et ses vastes maisons vigneronnes démontrent que là aussi la vigne est la seule occupation agricole.

Quelques citadins ont édifié des maisons aux couleurs qui jurent avec le gris patiné des pierres du village. Le temps n'est pas si loin où des verriers, des charrons et des tailleurs de pierre lui donnaient une fébrile activité artisanale. Aujourd'hui on n'entend plus le tintement des enclumes ou le crissement de la scie du carrier. La seule industrie, insolite, est celle de Raymond Boissier.

De la coiffure au cade

Dans sa petite distillerie, au bout du village, Raymond Boissier, 53 ans, l'air débonnaire et flegmatique, raconte avec une voix lente : « C'est mon père Antonin, mort il y a deux ans, qui en 1934 créa avec un associé cette distillerie. Il était coiffeur de son état et venait de Lorraine. C'est en rasant un vieil habitant du village qu'il a eu connaissance du travail sur le cade. » Comme en s'excusant il ajoute : « Un coiffeur à Claret, ça ne travaillait que le samedi et comme mon père n'avait pas beaucoup de vignes, pour gagner sa vie il s'est mis à exploiter le cade. C'est parti comme ça. »

Par une heureuse coïncidence les rapports entre le cade et l'art de la coiffure ne se limitent pas à de simples conversations de salon. En effet la région centrale des tiges les plus âgées du genévrier oxycèdre contient une essence qui peut être utilisée avec profit dans le traitement des chutes de cheveux, pelades et autres malheurs capillaires. C'est du moins ce qu'affirme le professeur Robert Granger dans sa thèse de pharmacie consacrée à l'étude de cet arbuste.

Le cade cet inconnu

Le Cade, juniperus oxycedrus (cèdre aigu) pour ceux qui ont fait leur latin ou les intimes de la botanique ; plus connu sous le nom de genévrier oxycèdre, pousse de préférence sur des terrains secs et rocailleux au-dessous de 400 mètres.

Il est fort répandu sur le pourtour méditerranéen. Sa croissance est assez lente mais il devient facilement centenaire. Les amateurs de liqueurs fortes apprendront sans plaisir que son fruit roussâtre et de la taille d'une petite cerise n'entre pas dans la préparation du genièvre.

Par contre son bois dur, rougeâtre et au grain fin est utilisé dans la fabrication des crayons Cet arbre miraculeux, malgré sa modeste apparence, fournit par incision de sa tige une résine, la sandaraque, qui est à la base des plus beaux vernis. Verticillées par trois, ses feuilles sont à pointes fines et piquantes : c'est pourquoi les occitans l'ont baptisé « cade picant » par opposition au « cade dourmilhous » (cade somnolent), le genévrier de Phénicie aux feuilles non agressives.

Antonin Boissier, le coiffeur entreprenant, avec un associé et assisté de son fils installe une bâtisse nantie de canalisations d'eau, d'une cuve et d'une cornue. Il fonde ainsi une distillerie qui architecturalement est un compromis entre la casemate militaire et le bateau à vapeur.

Vices et vertus de l'huile de cade

« Pendant longtemps, reprend Raymond Boissier, les gens ont produit de l'huile de cade dans les bois, sur les lieux même de l'abattage des arbustes. Surtout du côté de Ganges et du Causse-de-La-Selle où le cade abondait. Mais l'arbuste était carbonisé dans une marmite en terre et selon un procédé archaïque qui n'a plus cours aujourd'hui. Il paraîtrait même que les Ligures installés dans la vallée du Rhône conservaient les têtes coupées de leurs ennemis dans des amphores remplies d'huile de cade. Mais ça je crois que c'est un bobard d'historien... »

Quoi qu'il en soit, l'huile de cade est une médication connue depuis fort longtemps. Le célèbre docteur Serre d'Alais la recommande vivement en 1846 dans le traitement de diverses maladies.

Plus prosaïquement, Raymond Boissier reçoit souvent la visite de vieux habitants de Claret qui viennent, histoire de soigner leur rhume, respirer l'odeur un peu acre qui se dégage de l'usine. Raymond Boissier lui-même, quoique de complexion robuste n'a jamais eu la moindre maladie.

L'huile de cade

Elle se présente sous l'aspect d'un liquide brun comme la teinture d'iode et d'une consistance assez visqueuse. Son odeur est légèrement acre. Cependant tous les bergers de la Crau ne puent pas l'huile de cade, comme l'affirmait Pierre Larousse dans son dictionnaire universel du XIXe siècle. En Espagne l'on fabrique, selon des procédés différents, une autre variété d'huile de cade plus verdâtre et dont l'odeur est différente.

La qualité et la quantité d'huile de cade extraite d'un arbre dépendent de l'âge du bois et du terrain où il a poussé. La plupart des arbustes abattus ont entre 200 et 300 ans.

Des efforts variables

La mise en train de l'usine de CLARET nécessite un travail permanent et des capacités diverses : scieur de long, ramoneur, pompier, plâtrier, grutier, plombier, mécanicien d'une locomotive immobile. Raymond Boissier est à peu près tout cela dans une seule matinée. Scieur de long, il doit tout d'abord débiter les quelques 1 300 kg de bois qui alimenteront la cornue. Il doit aussi se transformer en ramoneur pour nettoyer les scories fumantes de la distillation précédente et vider la cornue du charbon de bois que l'on éteint à grandes eaux.

Il prépare ensuite le « gâteau », mélange de cendres et de ciment qui soude les fondements de la « marmite ». Tout cela dans une « usine » fumante et pétunante comme vingt sapeurs réunis. Le chargement de bois est hissé, au moyen d'une grue électrique, au sommet de la distillerie. La cornue est remplie puis recouverte d'une sorte de chapeau chinois qui sera relié, par un grand coude en métal, à la cuve de distillation. Les joints sont cimentés et il ne reste plus qu'à garnir le four avec le charbon de bois des précédentes distillations.

« Quand je distille, reprend-t-il, il y a un gros esclavage. Ma journée dure à peu près 12 heures ; surtout en hiver où il faut souvent venir à 9 ou 10 heures du soir pour surveiller et garnir le feu. L'été c'est plus rapide parce que la température ambiante épargne un chauffage intensif. Il faut 5 ou 6 heures de travail en moins et je peux alors faire tranquillement ma sieste. »

Raymond Boissier est cependant comblé par son métier totalement indépendant. Lorsqu'il ne distille pas du cade il soigne sa vigne ou cultive son petit jardin. Alors que d'autres artisans sont soumis à des horaires plus rigoureux ou à des obligations plus strictes, lui dispose de son temps comme bon lui semble. C'est un privilège dont il sent le prix et auquel il est fortement attaché.

Méthode de distillation « per ascensum »

Le genévrier oxycèdre débité en rondins est placé dans une cornue : sorte de four bâti en briques réfractaires et recouvert d'un « chapeau » en métal.

La cornue peut contenir jusqu'à 1 300 kilogrammes de bois ce qui donne environ 75 litres d'huile. Le cade se carbonise sans feu à l'intérieur de la cornue chauffée au charbon de bois... de cade.

Les vapeurs dégagées par la carbonisation sont réfrigérées dans une cuve. Les gaz de carbonisation sont brûlés à leur sortie. Plus la température est élevée, moins l'huile pèse. Cependant, affirme Raymond Boissier, elle n'est pas meilleure pour cela.

Utilisation de l'huile de cade

L'huile de cade est utilisée comme topique dans un grand nombre de maladies de la peau : eczémas, psiorasis, maladies parasitaires. Elle était même prescrite dans le traitement des maladies pulmonaires ou dans l'expulsion des parasites intestinaux.

Aujourd'hui elle entre dans la composition de certains shampooings, pommades ou savons. Le célèbre « Bébé Cadum » lui devrait sa peau lustrale et aseptisée. La coopérative centrale des pharmaciens de Melun joue un rôle de grossiste. Elle en revend à l'état brut mais en décolore et désodorise une partie pour la faire entrer dans des dosages savants dont elle garde jalousement le secret.

Mais c'est surtout dans le domaine vétérinaire que l'huile de cade a, dans le passé, été la plus employée : contre la gale des brebis ou pendant les épizooties de fièvres aphteuses.

Un monopole national

Par rapport à ce qu'elle était avant la dernière guerre, la production d'huile de cade distillée à Claret a sensiblement baissé. La découverte des antibiotiques, la concurrence d'autres produits de synthèse, la disparition d'une partie du cheptel, les déboisements à fins de lotissements ont ralenti cette activité typique du Bas-Languedoc.

« J'ai perdu pied, explique Raymond Boissier, sur les prix d'achat du cade. Le bois devient cher et le prix du transport augmente. Tenez depuis qu'on a décidé de créer une zone de lotissements du côté de Méjannes-le-Clap, au nord-est d'Alès, une de mes zones d'approvisionnement en cade est en train de disparaître. De plus les bûcherons se faisant rares, pour en avoir il faut bien les payer. Ce qui fait que je paie le cade de plus en plus cher. »

Songeur il évoque les temps fastes de l'entre-deux guerres et les débuts de l'entreprise créée par son père : « Pendant les deux ans qui ont précédé la dernière guerre, mon père en vendait jusqu'à 200 hectolitres par an. Il avait un marché européen et en exportait en Angleterre et en Hollande. »

Victime des laboratoires de chimie où de modernes démiurges reconstituent petit à petit les produits les plus secrets des plantes et des arbres, Raymond Boissier voit la demande d'huile de cade s'amenuiser d'année en année.

« Il y a une dizaine d'années, je fournissais Rhône-Poulenc, précise-t-il. Ils m'en avaient retenu une dizaine de tonnes mais finalement ils ne m'en ont pris que 4 ou 5. Puis eux aussi ont trouvé des produits de remplacement. Aujourd'hui mon seul client c'est la coopérative nationale des pharmaciens, dont le siège est à Melun. Je vends le litre d'huile 5 F 20 et j'en produis environ 80 hectolitres par an. Ce qui constitue malgré tout une légère hausse par rapport aux années d'après-guerre »

La fin d'une industrie

Raymond Boissier a travaillé depuis la date de fondation de la distillerie de cade aux côtés de son père Antonin. Son fils, lui, a choisi de faire des études et de devenir instituteur. S'il n'a pas pris le relais de cette originale petite industrie familiale c'est peut-être qu'il sent confusément que pour la médecine des hommes ou des animaux les nouvelles générations préfèrent s'en remettre aux produits des laboratoires plutôt qu'au liquide brun et visqueux que les colporteurs vendaient dans les fermes et les villages.

Quand les fumées cesseront de s'élever du four de Raymond Boissier on ne parlera plus du distillateur d'huile de cade qu'au passé. Et ce sera bien dommage.

Reportage Jacques DURAND

 

Proverbes et dictons

Le cade a de multiples emplois. L'occitan s'en est même emparé pour forger quelques expressions.

« es esta bateja souto un cade » : « il a été baptisé sous un cade ». Allusion à l'époque où les baptêmes se faisaient au désert, pour les protestants.

« davala lou cade » : « il a dégringolé du cade », il a déchu, il est en pleine déconfiture.

« planto-ié 'n cade, sourtira pas un éuse » : « plantez un cade il n'en sortira une yeuse », ce qui signifie plus prosaïquement : « On ne récolte que ce que l'on sème ».

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